Cultures > Livres
Babel - pentecôte : le langage en question
Bon nombre de philosophes puisant dans la Bible la matière de leur réflexion voient dans l’effondrement de la Tour de Babel et dans l’événement de la Pentecôte, cette proclamation extraordinaire d’une Parole unique, deux moments privilégiés où la définition du Langage est en jeu. Florilège
Thomas Gueydier
03/06/2003
Babel et l'asphyxie de la parole (André Neher)
“Dans le monde de Babel, il y a comme une asphyxie de la parole, parce que les mots s’y échangent, indifférents, semblables les uns aux autres, à l’instar des pièces de monnaie, comptées pour leur poids et non pour leur qualité. La parole y est devenue unité d’économie, non pas d’une économie qualitative qui connaît le prix de la parole et ne veut la prononcer que lorsqu’il en vaut la peine, mais d’une économie quantitative qui distribue les mots au prorata de leur efficacité et des nécessités mécaniques de leur emploi.” (André Neher, L’Exil de la Parole. Seuil, 1970 ; p.114)
L'hébreu, rescapé de Babel (Michel Foucault)
“Les langues ne furent séparées les unes des autres et ne devinrent incompatibles que dans la mesure où fut effacée d’abord cette ressemblance aux choses qui avait été la première raison d’être du langage. Toutes les langues que nous connaissons, nous ne les parlons maintenant que sur fond de cette similitude perdue, et dans l’espace qu’elle a laissé vide. Il n’y a qu’une langue qui en garde la mémoire parce qu’elle dérive tout droit de ce premier vocabulaire maintenant oublié ; parce que Dieu n’a pas voulu que le châtiment de Babel échappe au souvenir des hommes ; parce que cette langue a dû servir à raconter la vieille alliance de Dieu avec son peuple ; parce qu’enfin c’est dans cette langue que Dieu s’est adressée à ceux qui l’écoutaient. L’hébreu porte donc, comme des débris, les marques de la nomination première.” (Les Mots et les choses. Gallimard, 1966 ; pp.51-52)
Pentecôte : le retour mystique à l'unité(Georges Gusdorf)
“La Tour de Babel n’est pas le dernier mot de la doctrine chrétienne du langage. Un autre épisode fait écho, dans le Nouveau Testament, à la tragédie de la Genèse. C’est la Révélation de la Pentecôte, le Saint-Esprit descendant sur les apôtres et leur conférant le don des langues. Ainsi se trouve compensée la dissociation primitive, par le retour mystique à l’unité. Non qu’il faille imaginer les apôtres subitement doués d’un savoir polyglotte et encyclopédique. Le sens est sans doute que le disciple du Christ possède le pouvoir de réconcilier en soi la diversité des hommes, et de découvrir la parole même qui convient à chacun en particulier, comme un chemin pour pénétrer jusqu’au plus profond de son âme.” (La Parole. P.U.F, 1953 ; pp. 14-15)
L'évènement de la proclamation (Paul Ricoeur)
“Ce qui me lie, dans l’écoute, est-ce l’événement, le pur fait que la Parole parle, que la parole a été faite chair pour moi, une seule fois – ou bien est-ce le sens de l’événement ? Est-ce l’obéissance à un cri – à une criée, comme on pourrait le tirer du mot proclamer- ou est-ce l’obéissance à ce que l’événement dit de lui-même et qui , sans engloutir l’événement comme événement, le dépasse dans une signification intemporelle, indépendante de tout événement ? Est-ce l’événement que la Parole parle, et non pas moi, ou ce que la Parole dit, son contenu enseigné et enseignant ? Y a-t-il un enseignement impliqué dans ce kérygme, cette proclamation ? (…) La merveille de la Parole, c’est que nous ne pouvons pas séparer l’événement et le sens et que celle liaison contient celle de l’obéissance et d’une intelligence libre.” (La Parole instauratrice de liberté ; Cahiers universitaires catholiques, 10 juillet 1966.)
|